Soufisme
Le Soufisme (arabe tasawwuf, de sūf, laine, en référence aux habits des premiers ascètes) est la tradition mystique de l'islam, voie intérieure de la recherche directe de Dieu. Apparu au VIIIᵉ siècle dans le monde musulman, il est organisé en confréries (tarīqas) transmettant initiations et pratiques de génération en génération. Ses figures majeures incluent Rabi'a al-Adawiyya (VIIIᵉ siècle), Mansur al-Hallâj (Xᵉ s.), Ibn Arabi (1165-1240), Djalâl ad-Dîn Rûmî (1207-1273) et la pratique du derviche tourneur.
Origine
Les origines du soufisme remontent au VIIIᵉ siècle à Bassora et à Koufa, foyers irakiens où apparurent les premiers ascètes musulmans dépouillés. Hasan al-Basri (642-728) inaugura une spiritualité de la khawf (crainte révérencielle) et de la tawba (repentir). Rabi'a al-Adawiyya (713-801), femme mystique de Bassora, transforma cette ascèse craintive en mystique d'amour pur (mahabba), célèbre pour avoir prié : « Mon Dieu, si je T'adore par crainte de l'enfer, brûle-moi en enfer ; si je T'adore par espoir du paradis, exclus-m'en ; mais si je T'adore pour Toi-même, ne me prive pas de Ta beauté éternelle ». Rabi'a inaugura la voie de l'amour qui devint centrale dans le soufisme.
Le grand siècle d'or du soufisme s'étend du IXᵉ au XIIIᵉ siècle. Junayd al-Baghdadi (830-910) systématise la doctrine de la « sobriété mystique ». Mansur al-Hallâj (858-922) prononce le célèbre Anâ al-Haqq (« Je suis la Vérité », c'est-à-dire Dieu) qui lui vaut le martyre à Bagdad. Al-Ghazali (1058-1111) réconcilie le soufisme avec l'orthodoxie sunnite. Ibn Arabi (1165-1240), « le plus grand maître » (Sheikh al-Akbar), expose dans Les Illuminations mecquoises et Les Chatons des sagesses la doctrine de l'unicité de l'être (wahdat al-wujūd). Rûmî (1207-1273), poète persan, fonde la confrérie Mevlevi (derviches tourneurs) et compose le Masnavi, considéré comme le « Coran en langue persane ».
Doctrine et tarīqas
Le soufisme enseigne une voie d'ascension spirituelle en plusieurs étapes (maqāmāt) et états (ahwāl) menant à la fanā' (anéantissement du moi en Dieu) et à la baqā' (subsistance par Dieu). Les pratiques fondamentales incluent : le dhikr (rappel-invocation des noms divins, récité silencieusement ou collectivement, parfois rythmé par la respiration), le samā' (audition spirituelle, écoute extatique de musique et de poésie, célèbre par la danse tournante mevlevi), la muraqaba (méditation contemplative), la khalwa (retraite initiatique de quarante jours), le compagnonnage du sheikh (maître spirituel, sans lequel la voie n'est pas considérée comme authentique).
Les confréries (tarīqas) sont les structures vivantes du soufisme. Parmi les plus importantes : Qadiriyya (fondée par Abd al-Qadir al-Jilani, XIIᵉ siècle, présente dans le monde entier), Naqshbandiyya (Bahâ' ad-Dîn Naqshband, XIVᵉ siècle, Asie centrale, dhikr silencieux), Mevleviyya (Rûmî, XIIIᵉ siècle, Turquie, derviches tourneurs), Chishtiyya (Muîn ad-Dîn Chishti, XIIᵉ siècle, Inde-Pakistan, musique qawwâli), Shadhiliyya (Abû al-Hasan al-Shâdhilî, XIIIᵉ siècle, Maghreb-Égypte), Tijaniyya (Ahmad al-Tijânî, XVIIIᵉ siècle, Afrique de l'Ouest). Chaque tarīqa transmet une silsila (chaîne initiatique) remontant idéalement au Prophète Muhammad via Ali ou Abu Bakr.
En pratique
Le soufisme stricto sensu se pratique au sein d'une tarīqa sous la guidance d'un sheikh autorisé. La voie traditionnelle suppose la conversion à l'islam et l'observance des cinq piliers (profession de foi, prière, jeûne, aumône, pèlerinage). Plusieurs maîtres contemporains ouvrent toutefois leurs enseignements aux non-musulmans dans une perspective universaliste : Hazrat Inayat Khan (1882-1927) fonda le Sufi Order in the West ; Idries Shah (1924-1996) diffusa une vision occidentalisée ; Cheikh Bentounès de la Alawiyya prêche un soufisme dialogal en France. Pour aborder le soufisme intellectuellement, lisez Rûmî, Ibn Arabi, Henry Corbin, René Guénon, Frithjof Schuon, Eric Geoffroy.
Le soufisme dialogue richement avec d'autres mystiques. Comparez avec le gnosticisme (l'intuition d'un Dieu inconnu derrière le voile), avec la kabbale juive (Ibn Arabi et Abulafia se rencontrent dans l'Espagne médiévale), avec l'alchimie spirituelle (motifs partagés du Roi-Soleil, du jardin, de la transmutation), avec le taoïsme (paradoxe de l'union avec le Tao), avec l'advaita vedanta hindou. Les pratiques de dhikr ont des analogies avec le japa hindou et la prière de Jésus orthodoxe. Pour approfondir, explorez le Glossaire et le portail Oracles.
Profondeur symbolique
Le soufisme incarne la voie de l'amour absolu. Sa théologie repose sur un hadith qudsi (parole divine extra-coranique) : « J'étais un trésor caché et J'ai voulu être connu ; alors J'ai créé les créatures afin d'être connu d'elles ». La création entière est donc désir divin de manifestation et de reconnaissance amoureuse. Le mystique soufi est celui qui répond à cet appel originel, parcourant le chemin du retour vers la Source. Cette doctrine de l'amour cosmique, exprimée par Rûmî dans les vers immortels du Masnavi (« Écoute le ney, comment il narre la séparation »), a profondément influencé la littérature mondiale (Goethe, Hegel, Borges).
La doctrine de l'unicité de l'être (wahdat al-wujūd) d'Ibn Arabi pose que tout ce qui existe est manifestation de l'Un divin. Cette vision a soulevé des controverses internes à l'islam, certains théologiens accusant Ibn Arabi de panthéisme déguisé. L'interprétation correcte est plutôt celle du monisme apophatique : Dieu seul est, mais Il se manifeste sous une infinité de formes sans rien perdre de Son unité. Cette pensée subtile rejoint l'advaita vedanta de Shankara, le bouddhisme mahayana (vide et phénomènes), et certaines lectures de Spinoza. Approfondissez avec le Gnosticisme, le Taoïsme et le Glossaire.
Également connu sous le nom de
- Tasawwuf
- Mystique Islamique
- Sufism
- Voie Initiatique Musulmane
- Tradition des Derviches