Chamanisme
Le Chamanisme (du toungouse šaman, terme sibérien désignant l'« homme qui sait » ou « celui qui est ébranlé, qui sait par transe ») est, selon la définition classique de l'historien des religions Mircea Eliade dans son ouvrage fondateur Le Chamanisme et les techniques archaïques de l'extase (1951), une technique de l'extase par laquelle un spécialiste rituel entre en contact avec le monde des esprits pour guérir, divin er, accompagner les morts ou intervenir dans les forces invisibles. Originellement attesté en Sibérie et en Asie centrale, le terme s'est étendu à des pratiques analogues dans toutes les régions du monde : Amériques, Afrique, Océanie. Le chamane occupe une fonction tout à la fois religieuse, médicale, divinatoire et psychopompe.
Origine
Le mot šaman est entré dans les langues européennes au XVIIᵉ siècle via les récits des voyageurs et missionnaires russes en Sibérie : Avvakum (Vie, 1675), Nicolaes Witsen (Noord en Oost Tartarye, 1692), Adam Brand. Il désigne, chez les Toungouses-Évenkis du fleuve Tunguska, le spécialiste rituel qui entre en transe au son du tambour, voyage en esprit dans les mondes supérieur et inférieur, dialogue avec les esprits-auxiliaires, guérit les malades par extraction d'objets pathogènes ou récupération d'âme. Les peuples voisins (Yakoutes, Bouriates, Samoyèdes, Tchouktches, Koriaks) ont des pratiques semblables sous d'autres noms. L'archéologie a documenté des sépultures chamaniques en Sibérie dès le Mésolithique (9000 av. J.-C., site d'Olenij Ostrov en Carélie).
La généralisation du concept de chamanisme à toutes les religions « archaïques » est l'œuvre de Mircea Eliade (1907-1986) dans Le Chamanisme et les techniques archaïques de l'extase (Paris, Payot, 1951). Eliade y rassemble une masse de données ethnographiques pour identifier une structure commune : l'élection du chamane (souvent involontaire, par maladie initiatique), l'initiation avec mort symbolique et démembrement par les esprits, l'équipement rituel (tambour, costume, ornements), le vol magique et la descente aux enfers, l'arbre cosmique reliant les trois mondes. Cette synthèse a été contestée pour son caractère trop systématisant (Roberte Hamayon, La chasse à l'âme, 1990) mais reste la référence fondatrice. Le terme s'applique aujourd'hui prudemment à des phénomènes parents : n'anga bantou, angakok inuit, curandero latino-américain, babaylan philippin, pajé amazonien.
Le voyage chamanique et ses outils
Le cœur de la pratique chamanique est le voyage en esprit. Le chamane entre en état modifié de conscience (transe) par diverses techniques : tambourinage rythmé (entre 4 et 7 battements par seconde, fréquence theta de l'EEG), chant ou icaro dans la tradition amazonienne, jeûne, isolement, plantes psychoactives (ayahuasca en Amazonie, peyotl chez les Huichols, fly agaric chez les Sibériens, iboga chez les Bwiti gabonais). Le voyage suit une géographie en trois mondes : monde inférieur (sous-sol, racines, eaux profondes, animaux de pouvoir), monde intermédiaire (terre quotidienne mais perçue spirituellement), monde supérieur (ciel, ancêtres, esprits sages). L'arbre cosmique ou l'axis mundi (yourte, mât, montagne) connecte les trois.
Les fonctions du chamane sont multiples. Guérison : par extraction d'objet pathogène (jet de boule de gomme par les esprits maléfiques), récupération d'âme (soul retrieval, ramener un fragment d'âme perdu lors d'un traumatisme), psychopompe (accompagner l'âme du défunt récent vers sa destination). Divination : interrogation des esprits, voyage informatif, scapulomancie sibérienne (os d'omoplate chauffé sur le feu, les craquelures lues comme réponses, technique parente du Yi King chinois ancien). Médiation sociale : résolution de conflits, négociation avec les esprits du gibier avant la chasse, ouverture du temps des fêtes. La scapulomancie ou plastromancie tortue est attestée en Chine dès la dynastie Shang (XIIIᵉ siècle av. J.-C.) et constitue l'ancêtre archéologique direct des pratiques divinatoires chinoises ultérieures.
En pratique
Le chamanisme traditionnel ne s'apprend pas dans des stages : il suppose un contexte culturel entier (cosmologie partagée, communauté, langue, paysage initiatique). Le néo-chamanisme ou chamanisme contemporain, popularisé en Occident par Michael Harner (anthropologue américain, The Way of the Shaman, 1980) et son Core Shamanism (chamanisme central), propose une version épurée et adaptable. Approche prudente recommandée : participer à un atelier de tambourinage chamanique avec un instructeur formé (la Foundation for Shamanic Studies de Harner forme des praticiens dans une cinquantaine de pays), expérimenter le voyage en cadre sécurisé, intégrer progressivement la pratique.
Avertissement essentiel sur les plantes psychoactives : la consommation de plantes traditionnelles (ayahuasca, peyotl) en dehors de leur contexte cérémoniel d'origine, sans préparation médicale et psychologique, comporte des risques sérieux (interactions avec antidépresseurs, déclenchement d'épisodes psychotiques chez les sujets prédisposés). Plusieurs accidents mortels ont été rapportés dans les retraites occidentales d'ayahuasca. Si vous êtes attiré par ces pratiques, consultez d'abord un médecin et orientez-vous vers des cadres reconnus. Pour des pratiques divinatoires personnelles sans psychoactifs, utilisez les outils : pendule oui/non, Tarot, dés divinatoires, vélomantie biblique, dominomancie, tasséographie, alomancie, capnomancie, oracle de l'escargot. Voir aussi : Nécromancie, Oniromancie, Divination.
Profondeur symbolique
Le chamane incarne une fonction archétypale universelle : celle du passeur entre les mondes. Sa double appartenance (au village et aux esprits, à la vie ordinaire et à l'au-delà) en fait une figure marginale et centrale à la fois — semblable au prêtre, au médecin, à l'artiste, au philosophe. La maladie initiatique qui souvent le désigne (épisode psychotique, crise mystique, longue maladie) est interprétée non comme pathologie mais comme vocation : c'est par sa propre traversée que le futur chamane acquiert la capacité de guérir autrui. Cette conception inverse le rapport occidental moderne à la maladie mentale : ce qui est ici stigmatisé comme « folie » est ailleurs reconnu comme appel à un rôle social respecté.
Carl Gustav Jung voyait dans le chamanisme une survivance vivante des couches profondes de la psyché humaine, où l'inconscient collectif n'est pas refoulé mais ritualisé. Mircea Eliade parle de la nostalgie des origines qui pousse les sociétés modernes à redécouvrir ces pratiques. Le succès contemporain du néo-chamanisme témoigne d'un manque réel : celui d'une verticalité sacrée que la modernité technique a évacuée. Mais le risque est l'appropriation culturelle : extraire des techniques de leur contexte vivant peut les vider de leur substance et léser les peuples premiers qui les conservent. La pratique respectueuse exige humilité, formation longue, et reconnaissance des sources. Approfondissez avec Divination, Nécromancie, Oniromancie, Akasha, le portail Glossaire et le hub Arts divinatoires.
Également connu sous le nom de
- Néo-chamanisme
- Pratique chamanique
- Voie chamanique
- Tradition sibérienne
- Chamanat