Tarot

Tarot de Marseille

Le Tarot de Marseille est le jeu de tarot occidental le plus ancien dans sa forme standardisée, codifié au XVIIᵉ siècle dans les ateliers cartiers de Marseille et fixé dans sa version classique par Nicolas Conver en 1760. Avec ses 22 Arcanes Majeurs et ses 56 Arcanes Mineurs aux pips non illustrés narrativement, il représente la tradition tarotique européenne d'avant la révolution illustrative du Rider-Waite. Il reste la référence dans la francophonie.

Origine et histoire

Les premiers tarots apparaissent dans le nord de l'Italie au XVᵉ siècle, à la cour des Visconti et des Sforza à Milan. Au XVIᵉ siècle, les armées françaises de Charles VIII puis de François Iᵉʳ rapportent ces jeux d'Italie, et les ateliers cartiers de Lyon, Avignon et Marseille commencent à les imprimer en grande quantité. Marseille devient au XVIIᵉ siècle le centre de production cartière le plus important d'Europe occidentale, grâce à son port commercial et à ses corporations bien organisées. C'est là que se fixe la séquence iconographique standardisée.

Nicolas Conver, maître cartier à Marseille, publie en 1760 le tarot qui deviendra le canon de référence : ses gravures sur bois sont d'une grande netteté et ses couleurs au pochoir — rouge, jaune, bleu, vert, chair — sont devenues emblématiques. D'autres maîtres marseillais ont produit leurs versions : Jean Dodal (1701), Jean-Pierre Payen (1713), François Heri (vers 1740). Au XXᵉ siècle, Paul Marteau réédite chez Grimaud le tarot Conver en 1930 dans des couleurs adoucies, qui devient la référence française moderne. Plus récemment, les tarots restitués comme le Camoin-Jodorowsky (1997) ou le Conver-Ben-Dov (CBD, 2010) tentent de retrouver les couleurs originales du XVIIIᵉ siècle.

Sens et fonction

Le Tarot de Marseille se distingue radicalement du Rider-Waite par le traitement de ses Mineurs. Les pips — cartes numérotées de l'as au dix dans chaque couleur — y sont représentés simplement : trois coupes alignées pour le Trois de Coupes, sept épées entrecroisées pour le Sept d'Épées, sans scène narrative. Cette sobriété demande au tarologue une lecture par nombres et couleurs plus abstraite, fondée sur la symbolique numérologique et élémentaire plutôt que sur la lecture d'images. La courbe de l'apprentissage est plus longue mais aboutit à une lecture plus pure.

Les Arcanes Majeurs du Marseille conservent leur ordre traditionnel : Force en XI et Justice en VIII, contrairement au Rider-Waite qui les a inversés. Les noms diffèrent aussi parfois : La Maison Dieu au lieu de La Tour, Le Mat ou Le Fol au lieu du Fou, L'Amoureux au singulier. La Papesse et le Pape conservent leurs noms traditionnels, alors que le Rider-Waite les rebaptise High Priestess et Hierophant. Ces différences ne sont pas mineures : elles signalent une tradition iconographique européenne enracinée dans le christianisme médiéval.

En pratique

Le Tarot de Marseille demande davantage de patience à l'apprenti que le Rider-Waite. Apprenez d'abord les 22 Arcanes Majeurs, qui restent figuratifs et lisibles. Pour les Mineurs, étudiez la symbolique des nombres : 1 = commencement, 2 = polarité, 3 = expansion, 4 = stabilité, 5 = crise, 6 = harmonie, 7 = épreuve, 8 = mouvement, 9 = accomplissement, 10 = fin de cycle. Combinez avec l'élément de la couleur : Bâtons-Feu, Coupes-Eau, Épées-Air, Deniers-Terre. Cette grammaire abstraite permet de lire chaque pip.

Pour pratiquer, le Tarot de Marseille en application propose une lecture complète. La méthode dite « Marseille classique » d'Alejandro Jodorowsky et Philippe Camoin (La Voie du Tarot, 2004) systématise la lecture par regards, mains et orientations. Observez où regarde le personnage : il regarde le passé (gauche) ou le futur (droite). Observez ses mains : elles tiennent ou lâchent, donnent ou reçoivent. Observez les couleurs dominantes. Cette grammaire visuelle, simple en apparence, donne au Marseille une profondeur insoupçonnée. La Croix Celtique peut s'y pratiquer mais le Marseille se prête particulièrement à des tirages plus courts.

Profondeur symbolique

Le Tarot de Marseille porte la mémoire iconographique du Moyen Âge tardif et de la Renaissance européenne. Ses figures évoquent les vitraux des cathédrales, les enluminures des manuscrits, les fresques des chapelles : la Roue de Fortune, le Pendu, le Diable, la Maison Dieu sont autant d'images puisées dans le bestiaire chrétien et alchimique. Antoine Court de Gébelin en 1781, dans Le Monde Primitif, propose la première lecture ésotérique du Marseille en y voyant les vestiges d'un livre hermétique égyptien — thèse contestée mais fondatrice de l'occultisme moderne du tarot.

Au XXᵉ siècle, Paul Marteau, Eliphas Lévi, Papus puis Alejandro Jodorowsky ont chacun donné leur lecture du Marseille. Jodorowsky en a fait un outil de psychogénéalogie et de psychomagie, transformant la lecture divinatoire en travail thérapeutique. Sur le glossaire du tarot, le Marseille reste la référence absolue dans la tradition francophone et latine, alors que le Rider-Waite domine l'espace anglo-saxon. Choisir entre les deux, c'est choisir entre une tradition iconographique millénaire et une narration moderne — ou pratiquer les deux en parallèle, comme beaucoup de tarologues le recommandent aujourd'hui.

Également connu sous le nom de

  • Marseille deck
  • Tarot marseillais
  • Tarot Conver
  • Tarot de Paul Marteau
  • TdM

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